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Toutes les vies de Christian Chamorel

Le pianiste vaudois Christian Chamorel - Source : Christian Meuwly Le pianiste vaudois Christian Chamorel (Source : Christian Meuwly)

Il joue (du piano), accompagne (des chanteurs… mais pas uniquement), enregistre (Liszt, puis Schumann, Mendelssohn, et Franck, Chausson, Strauss et Lekeu avec la violoniste Rachel Kolly d'Alba), enseigne (au Conservatoire de Genève depuis 2007), organise (depuis sept ans le festival du «Mont Musical»)… et semble plus épanoui que jamais. Portrait d'un musicien vaudois de 39 ans, bien dans ses baskets, qui a eu la sagesse de laisser faire le temps.

par Antonin Scherrer

Il me semble que c'était hier, on en parlait beaucoup de cette volée exceptionnelle, les «pianistes de Christian Favre» sous les voûtes fraîchement rénovées des anciennes Galeries du commerce à Lausanne. Hier… ou plutôt avant-hier, si je fais le compte: c'était il y a près de trente ans! Plusieurs d'entre eux ont conduit de belles carrières depuis, à des rythmes différents, avec parfois d'inattendus virages. Parmi eux: Christian Chamorel. Peut-être le plus discret, mais aussi le plus déterminé. Des prestations frisant la perfection (et les notes qui vont avec). Diplôme d'enseignement, virtuosité – c'était avant Bologne! – et au bout de la route… une carrière encore lointaine, incertaine.

Laisser faire le temps

Certains tentent de forcer le destin. D'autres laissent faire le temps, comme Christian Chamorel. C'est pour cela sans doute qu'on le retrouve aujourd'hui fidèle à lui-même, le regard et le verbe francs, sereins, avec de beaux concerts, de beaux disques et de beaux projets, présent ici comme il l'était hier, dans ce «contrat» tacite de fidélité que notre coin de pays aime à conclure avec ses artistes. Un contrat qui, dans le parcours du pianiste vaudois, prend entre autres la forme d'un festival créé en 2011 au Mont-sur-Lausanne et dont le succès crescendo ne cesse d'étonner. Chronique d'une carrière… comme on les aime!

Il est de ceux qui ont la sagesse de «laisser faire le temps», certes. Mais que l'on ne s'y trompe pas: cette attitude ne rime pas avec passivité. Dans le cas de Christian Chamorel, c'est même tout le contraire, lui qui n'hésite pas à se mettre en danger, à pousser de nouvelles portes, à se remettre au besoin en question: agir puis laisser faire, ou plutôt accepter ce qui advient et en tirer le meilleur. Prenez son éclosion artistique. Pendant les vingt premières années, on peut croire à une fusée au parcours tout tracé. Son père pratique le jazz à ses heures perdues, sa mère chante dans des chœurs, sa grand-mère enseigne le piano, c'est tout naturellement que le jeune garçon de Préverenges fait le choix du clavier.

Gerhard Oppitz et la grande tradition germanique

Son premier professeur de piano habite le village: elle s'appelle Claire Grin, son fils François est violoncelliste, qui brillera plus tard au sein du Quatuor Terpsycordes (un ensemble avec lequel notre pianiste collaborera). Nous l'avons évoqué: le jeune prodige intègre ensuite le Conservatoire de Lausanne, dont il ressort avec un diplôme de virtuosité à… 17 ans! Il sent alors – quoi de plus naturel? – qu'il a «besoin d'air». Il met le cap sur Munich, où l'attend un «géant»: Gerhard Oppitz. L'heure est à l'assimilation «au kilomètre» du grand répertoire, Schumann et Brahms en tête. Il faut dire que quand on a une «ligne directe» avec la grande tradition germanique, on aurait tort de se priver – Oppitz est en effet le disciple de Wilhelm Kempff, lui-même élève de Karl Heinrich Barth, formé par Hans von Bülow, qui tient sa technique de Friedrich Wieck (le père de la future Clara Schumann) et de Franz Liszt… et ainsi de suite jusqu'à Beethoven et Haydn via Czerny! N'est-ce pas d'ailleurs la meilleure période de l'existence pour manger au-delà de sa faim, dévorer jusqu'à n'en plus pouvoir?

La révélation Helmut Deutsch

À Munich, cependant, le jeune Romand se voit offrir par le destin un rendez-vous plus inattendu, et qui va façonner plus durablement encore sa personnalité artistique: Helmut Deutsch et l'univers du lied. «C'était une personnalité forte, intimidante», confie-t-il à Julian Sykes dans Le Temps du 13 janvier 2012. «Il avait très peu de patience avec les chanteurs nombrilistes, certaines sopranos en particulier. J'avais toujours peur en allant aux cours, mais il m'a tout de suite beaucoup aimé et apprécié.»

C'est tout sauf un hasard si l'on retrouve le maître à l'affiche du Mont Musical – le festival créé par Christian Chamorel – pour un concert (avec la mezzo-soprano Marie-Claude Chappuis) et une masterclass offerte aux lauréats de la Fondation Colette Mosetti, en janvier 2015: la manifestation a toujours fait la part belle à la voix, et l'édition 2018 le prouve une fois de plus en invitant au début de ce mois Marina Viotti, sans conteste l'une des cantatrices suisses les plus prometteuses de sa génération. On peut se demander dès lors quand viendra le temps du premier enregistrement vocal de l'artiste, qui jusqu'ici s'est focalisé (avec un succès certain) sur son seul instrument, avec des récitals Liszt et Schumann pour commencer chez Gallo et Alphée, suivis des concertos de Mendelssohn avec Laurent Gendre et l'Orchestre de chambre fribourgeois, puis deux magnifiques albums avec la violoniste Rachel Kolly d'Alba (dont nous avons parlé récemment), et tout dernièrement un magnifique récital 100% Mozart chez Calliope.

L'ultime défi Homero Francesch

L'histoire de cette éclosion n'est pas encore tout à fait terminée. Il manque l'étape Homero Francesch à Zurich, qui réoriente une dernière (?) fois sa carrière, alors que Christian Chamorel se voyait investi de la «mission» à vie d'escorter des chanteurs… «Pour lui, c'était aberrant que je privilégie tant le lied au détriment du répertoire solo avec le potentiel que j'avais», explique-t-il au même Julian Sykes. «Je le voyais s'investir corps et âme pour moi. Je me disais que s'il souffrait pareillement pour moi, c'est qu'il y avait encore quelque chose à sortir.» Il était écrit qu'il s'essaierait encore à la roulette terrifiante des concours… avec des résultats honorables, la satisfaction d'avoir été au bout de lui-même, et surtout, à plus long terme, la conviction que plusieurs voies s'offraient à lui et qu'il n'avait pas forcément besoin de choisir – d'exclure. On le retrouve aujourd'hui heureux pianiste de concert, chambriste (partenaire des meilleurs instrumentistes de sa génération qui ont pour nom Estelle Revaz, Nadège Rochat, Léonie Renaud ou encore Damien Bachmann), accompagnateur de chanteurs, professeur (au Conservatoire de Genève) et organisateur de festivals… sans parler de tout le reste – de la «vraie» vie!

Christian Chamorel dans le programme de Radio Swiss Classic
Concerts de Christian Chamorel en Suisse
Site web de Christian Chamorel


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